L’être en acte et l’être en puissance sont différents
D’après Aristote (Métaphysique, Θ, 3, 1046b), les Mégariques ont soutenu l’argument suivant :
- Il n’y a puissance que lorsqu’il y a acte ;
- Lorsqu’il n’y a pas d’acte, il n’y a pas puissance ;
- Par conséquent, avoir la puissance et être en acte sont équivalents.
Ils sont strictement équivalents, car s’il est vrai qu’il y a acte, alors il est vrai qu’il y a puissance, et s’il est vrai qu’il y a puissance alors il y a acte ; en outre, s’il est faux qu’il y a acte, alors il est également faux qu’il y a puissance, et s’il est faux qu’il y a puissance, alors il est faux qu’il y a acte. Ainsi :
- Il y a acte ⇒ il y a puissance, et :
- Il y a puissance ⇒ il y acte.
Comme cette équivalence n’a de sens que si elle se trouve dans le même être, on en déduit que, pour un être, être en puissance et être en acte, c’est la même chose. Aussi, pour Aristote, les Mégariques réduisent-ils la puissance à l’acte.
Pour comprendre concrètement ce que cela signifie, Aristote donne l’exemple suivant :
- […] ainsi celui qui ne construit pas n’a pas la puissance de construire, mais seulement celui qui construit, au moment où il construit. » (ibid., traduction Tricot)
L’architecture est un art que l’on acquiert et que l’on possède dès lors en puissance, c’est-à-dire que l’on peut l’actualiser (= construire). Selon la conception mégarique exposée par Aristote, la possession de cet art revient à l’activité même de construire, et lorsque je ne construis pas, je ne suis pas architecte.
Aristote formule plusieurs réfutations par l’absurde contre cette idée :
- Argument 1 :
- Quand on cessera d’exercer un art (acte), on ne le possédera plus (puissance) ;
- si on ne le possède plus (puissance), on ne peut se remettre immédiatement à l’exercer (acte).
Par exemple, au moment où je cesse de philosopher (d’être philosophe en acte), je n’ai plus la possibilité de me remettre à la philosophie.
- Argument 2 :
- Ce qui est privé de puissance est impossible ;
- Or ce qui est impossible n’est pas et ne sera pas ;
- Donc tout ce qui est privé de puissance ne peut ni se mouvoir ni devenir.
Par exemple, si je suis assis, je ne peux pas me lever pour me tenir debout. Quand je ferme les yeux, je cesse non seulement de voir, mais je n’ai plus la possibilité de voir. Il est aisé de généraliser cet argument est de montrer que l’identification de l’être en acte et de l’être en puissance devrait aboutir à la conclusion que rien ne peut se mouvoir ni changer. Il ne devrait donc pas y avoir de devenir.
Puisque ne pas faire la distinction entre être en acte et être en puissance conduit à ce genre d’absurdités, il faut conclure que l’être en acte est distinct de l’être en puissance.
Métaphysique, Θ, 1046b (extraits)
- « Il y a des philosophes, les Mégariques par exemple, qui prétendent qu’il n’y a de puissance que lorsqu’il y a acte, et que lorsqu’il n’y a pas acte, il n’y a pas puissance : ainsi celui qui ne construit pas n’a pas la puissance de construire, mais seulement celui qui construit, au moment où il construit. Et de même pour tout le reste. ─ Il n’est pas difficile de voir les conséquences absurdes de cette théorie.
- Il est clair, en effet, qu’on ne sera pas architecte, si on n’est pas en train de construire, car l’essence de l’architecte réside dans la puissance de construire. Et de même pour tous les autres arts. Si donc il est impossible de posséder les arts de ce genre sans les avoir appris à un moment donné et sans les avoir acquis, et s’il est impossible de ne plus les posséder sans les avoir perdus à un moment donné (soit par l’oubli, soit en vertu de quelque maladie, soit par l’effet du temps, mais non du moins par la destruction de l’objet même, car cet objet est une forme éternelle), quand on cessera de l’exercer, on ne possédera pas l’art, et pourtant on pourra se remettre immédiatement à bâtir : comment donc aura-t-on recouvré l’art ?
- […] Si donc nous appelons aveugle l’être qui ne voit pas, quoiqu’il soit dans sa nature de voir, au moment qu’il est dans sa nature de voir, et quand il existe encore, les mêmes êtres seront aveugles plusieurs fois par jour, et sourds également.
- […] Si l’on ne veut pas admettre ces conséquences, il est évident que la puissance et l’acte doivent être des choses différentes. Or, le raisonnement des Mégariques identifie la puissance et l’acte ; en quoi faisant, ce n’est pas peu de chose qu’ils cherchent à ruiner. ─ Quelque chose peut donc avoir la puissance d’être, et cependant n’être pas, avoir la puissance de n’être pas, et être. De même pour toutes les autres catégories : un être peut avoir la puissance de marcher, et ne pas marcher ; avoir la puissance de ne pas marcher, et marcher.
- […] Toute puissance est en même temps puissance de contradictoires : ce qui n’a pas puissance d’être dans un sujet ne pourra jamais lui appartenir, mais tout ce qui est puissance peut ne pas s’actualiser. Donc ce qui a puissance d’être, peut être et ne pas être. La même chose est donc puissance d’être et de ne pas être, et il est possible que ce qui a puissance de ne pas être, ne soit pas. » (trad. Tricot, Vrin)
Ressources
- « Le concept mégarique et aristotélicien de possibilité. Contribution à l’histoire du problème ontologique de la modalité. Extrait du compte rendu de séance de l’Académie prussienne des sciences (Classe Phil.-hist. 1937. X) », Nicolaï Hartmann et Jean-Marc Narbonne, Laval théologique et philosophique, vol. 49, n° 1, 1993, p. 131-146.